Critique 1

Pour le magasine de l’ANRU – Nous la Cité – 2 mars 2018

Lauréat de l’appel à manifestation d’intérêt Temp’o lancé par Est Ensemble, le projet Nous la Cité, porté par un collectif de trois associations (La Factory & Co, architecture ; Atelier Otto, paysage ; Collectif 39, faire-ensemble), vise à créer sur la friche A. Maire (Montreuil) un lieu de vie identifié à l’échelle du quartier de la Noue via des activités de cuisine collective, de jardinage, de construction participative et de médiation artistique. Passée la première grande consultation locale de l’ANRU I, ce projet est pensé comme un relai de terrain pour les acteurs locaux (institutions, associations, habitants), et nourrit l’ambition d’accompagner une gestion partagée de cet espace. En ligne de mire, la préfiguration du nouvel espace public sur cette parcelle de la ville de Montreuil et des idées pour son articulation avec les futurs ateliers d’artistes en pied d’immeuble voulus par l’Office public d’habitat montreuillois. L’opportunité pour de jeunes praticiens du territoire d’expérimenter des outils reproductibles d’urbanisme transitoire.

Déjà les enfants du voisinage y ont trouvé un lieu de rendez-vous après l’école pour bricoler et jouer ; les associations locales un relai logistique pour leurs activités ponctuelles, notamment à l’occasion de la fête de quartier du 17 juin prochain.

Les prochaines semaines seront consacrées à l’exploration du thème de la ville ludique et permettra d’aborder avec tous les problématiques communes du partage de l’espace public et du paysage.

Travailler dehors.

Concepteurs, architectes, paysagistes, anthropologue, animateurs, nous croyons en la possibilité de concevoir nos villes sur le terrain. Le terrain c’est à la fois la matière concrète du site et les habitants qui y vivent. Nous allions notre savoir-faire de concepteurs avec celui de constructeurs, jardinier. Travailler sur le terrain permet de se rapprocher des besoins et demandes sans intermédiaires. A travers ce que nous pourrions appeler la maquette à échelle 1 *, le prototype, nous pouvons observer les usages et valider ou modifier les parties pris rapidement. Le concepteur / constructeur / jardinier, l’anthropologue et l’animateur forment une équipe plurielle au service de la fabrique de la ville.

Interventions à petite échelle, minutieuses

Créer les conditions d’une interaction avec les habitants implique un ancrage physique à l’échelle de la parcelle. Outre la cantine et l’atelier de bricolage qui prennent place dans deux conteneurs, notre projet se réalise à l’échelle du paysage. La parcelle est un espace délimitée, et la réussite de ce projet nécessite de le penser à l’échelle du quartier et de nous intégrer, ainsi, dans les enjeux de renouvellement urbain et de l’urbanisme de transition.

Ainsi il y a plusieurs temps d’intervention : L’immédiateté, le moyen terme, le long terme.

 L’immédiateté

Il s’agit là de réagir très vite aux besoins d’usages du site. Viabiliser la parcelle à l’aides des services techniques des gestionnaires : l’Office Publique de l’Habitat montreuillois, la Commune et l’établissement public territorial, Est Ensemble. Traité rapidement les questions liées à l’approvisionnement en électricité, en eau, à la gestion des déchets (ici divisée entre une gestion municipale et une gestion territorial), etc.

Rendre fréquentable une parcelle à l’origine couverte de terre végétale par la fabrication d’une terrasse bois. Assurer une signalétique permettant à chacun d’identifier le projet et ses objectifs. Répondre aux besoins des enfants de faire en encadrant leur présence spontanée avec des activités de bricolage, de cuisine et de création (réaliser une maquette, dessiner, etc.)

Ré-emploi

Dans une logique d’économie de moyens, le contact avec le site permet de favoriser le circuit court en identifiant les ressources disponibles. Première étape pour procéder au réemploi, un objet abimé ou ne servant plus est détourné de son usage premier pour un nouvel usage en le transformant ou en l’associant à d’autres objets. Cela fonctionne aussi avec le recyclage de chutes, de matériaux brutes ne servant pas ou destinés à la décharge.

En outre le coffrage des conteneurs cantine et atelier de bricolage a été réalisé à partir de chutes de matériaux provenant d’un chantier de construction, de même pour le comptoir amovible entièrement réalisé sur-mesure en fonction de l’usage et des dimensions des chutes.
La terrasse bois est réalisée suivant la même logique de réemploi avec une utilisation minimale de fournitures achetées (quincaillerie et éléments structurels).

Du mobilier urbain a été réalisé avec des plots béton endommagé, des poutres de décor de théâtre et des lames de palette. La transformation et l’assemblage de ces trois matériaux permet de créer une nouvelle forme autonome et pérenne tout en répondant à un besoin immédiat de s’assoir.

Le moyen terme

La présence hebdomadaire de notre équipe permise par le chantier d’installation de la base vie, par l’animation des diverses activités, mais aussi dans le cadre des réunions afférentes à la vie du quartier, nous permet d’observer et d’identifier les besoins rapidement. Jouissant de la confiance des institutions, nous sommes capables de répondre rapidement à des demandes spontanées dont la mise en œuvre nécessite, en temps normal pour les habitants, des démarches longues.

Un exemple

Après une présence de trois mois dans les lieux et après la viabilisation de la parcelle, il tient au projet de paysage de prendre du recul et de dimensionner l’ampleur de l’installation. La parcelle TempO est divisée en deux par le passage de la rue Adrienne Maire. Une parcelle boisée jouxte la parcelle de la base vie (cantine+atelier). Elle offre l’opportunité d’un cadre jardiné. Aujourd’hui son usage se limite au passage. Des chemins du désir ont été tracés par le passage quotidien des piétons pour relier le pallier de l’immeuble au trottoir. Ces chemin permettent de créer des continuités et de relier. Nous observons que cela se vérifie sur d’autre parcelles, tissant ainsi un maillage de liaisons dans un quartier très fragmenté par la présence de dalles de parking, d’escaliers, de voies de dessertes, de mobilier de stockage des déchets, etc. Le chemin du désir s’affranchit de toute planification et incarne de manière très concrète des usages. Nous décidons d’intervenir en tant que paysagistes pour conforter ses chemins et pour les extrapoler. Nous expérimentons ici l’alliance entre la planification et la spontanéité du fait d’habiter. Selon les mêmes dimensions et le même traitement, nous traçons un chemin longitudinale sur cette parcelle boisée pour permettre un autre type de fréquentation prenant appuie sur la passage et permettant de relier les différentes parcelles tout en s’inscrivant dans une échelle spatiale intermédiaire qui dépasse les limites de la zone d’intervention pour rentrer en contact avec le reste du quartier. Le long de ce nouveau chemin nous réalisons des bancs de dimensions généreuses. De même un traitement au lait de chaux sur les troncs des arbres poussant sur cette parcelle propose un nouveau regard. Cette intervention modeste nous a permis de rentrer en contact avec de nombreux habitants qui restaient jusqu’ici en dehors, n’osant pas s’approcher de nos installations.

Ces gestes très simples répondent à des demandes élémentaires suivant une démarche alliant le soin et la créativité, et s’inscrivent en politesse avec les usages déjà existant. Ce chemin est une hypothèse, son tracé est totalement réversible et n’impose rien, il suggère seulement, il invite.

Nous observons aujourd’hui que les mobiliers, leur forme et leur emplacement, servent aux habitants et aux passants. L’expérience est concluante et nous permet en tant que concepteur de valider un dessin de l’espace donc de conforter son aboutissement. C’est un exemple parmi tant d’autre, de ce que permet cette pratique de terrain en logique avec l’ambition que recouvre l’urbanisme transitoire. Nos savoirs-faire de créateurs nous permet d’obtenir des résultats pérennes et cohérent avec l’ensemble du projet avec une économie de moyen remarquable.

Le long terme

Ce cheminement vers une planification urbaine alliant le terrain, la concertation et le dessin de conception en proposant une vie de quartier autour de plusieurs activités dans un temps fixé par le cadre du marché doit aboutir à des résultats pérennes. Outre la part immatériel que nous recensons et valorisons à l’aide d’un blog, nous avons l’ambition de travailler avec les confrères mandatés pour la création des ateliers d’artistes et des espaces publics adjacents.

Le départ d’un collectif intégré dans un quartier ne doit pas laisser un sentiment d’abandon et d’arrêt comme cela peut arriver dans des cadres similaires. Le projet n’est jamais terminé, et persiste selon une temporalité propre au rythme de la fabrique de la ville. Nous proposons d’intégrer le temps court de l’urbanisme transitoire dans le temps long de la fabrique de la ville. 

Un marché à fabriquer.

Pour cela, le cadre de ces marchés (Appel à Manifestation d’Intérêt) doit intégrer cette ambition dont les concepteurs et ingénieurs constitués en association ou SCOP sont les garants. L’AMI tempo doit être intégré à une logique d’ensemble à l’échelle de la politique de la ville pour rendre effectif cette alliance entre un travail de terrain et un travail de bureau d’étude rassemblant des équipes plurielles. Le travail de terrain participatif ne doit pas s’opposer au travail de conception en agence. Cela doit former un tout et s’intégrer dans une nouvelle économie pour que le réemploi ne soit pas synonyme de bricolage et que la participation de terrain puisse être un réel outil de conception intégrant le gros œuvre.

*Expression tiré de l’ouvrage Le Laboratoire du Dehors, Liliana Motta, artiste et paysagiste.
>>> http://www.de-hors.fr/recherches/eloge-du-dehors/